Un Gros Pincement au Coeur

Merci à Isabelle Wynn pour son travail sur cette traduction.

Hier je me promenais au parc avec Stella et mon fils de cinq ans, Cary. Il y avait là un autre petit garçon, d’environ un an de moins que Cary, et qui voulait jouer avec lui. Il était accompagné de ses grands-parents. Sa grand-mère le suivait de près, ne le lâchant pas d’une semelle, multipliant les avertissements et les ordres sur la façon de jouer. De son côté, le grand-père jouait avec la petite sœur. A un moment elle est descendue seule de la balançoire au lieu d’attendre qu’il ne la soulève, et il s’est mis à la gronder sévèrement. Une enfant de deux ans.

Cary est un enfant extroverti et charismatique. Très vite l’autre petit garçon l’a rejoint pour courir avec lui tout autour du terrain de jeu, s’affranchissant ainsi de la grand-mère qui ne pouvait plus suivre. Ils ont continué à jouer pendant une demi-heure, tour à tour chahutant, puis se donnant la main. La petite sœur aussi les a rejoints et ils se sont tous pris dans les bras. Brusquement, les grands-parents ont décidé qu’il était temps de partir. La déception du garçon était visible. « Tu pourras jouer avec lui une autre fois, » lui ont-ils dit sans en penser un mot.

Le garçon, plein d’exubérance et d’espièglerie, ne voulait pas lâcher le levier qui bloquait le portillon d’accès au terrain de jeu. Il avait tellement envie de rester ! Sa grand-mère s’efforçait en vain de détacher ses doigts du levier. Comme le grand-père s’avançait d’un air menaçant, j’ai doucement ouvert le portillon et le garçon s’est précipité sur le parking, courant dans tous les sens. Quelques secondes plus tard, il a trébuché et s’est étalé brutalement sur le trottoir, ses avant-bras freinant sa chute. « Bien fait! » s’est exclamé le grand-père spontanément. Ils se sont empressés de faire monter dans la voiture le garçon en pleurs et la petite fille déconcertée, et ont démarré en trombe.

Cet incident m’a fait mal au cœur. Même s’il pourrait paraître bénin comparé aux drones Reaper qui bombardent des bus scolaires, aux paramilitaires qui torturent les indigènes défendant l’environnement, et au génocide en train de se dérouler en ce moment-même au Cameroun.

Ce qui se passe au Yémen, au Guatemala et au Cameroun est d’une certaine façon abstrait, et m’atteint principalement au travers de récits car je n’ai pas été le témoin de ces évènements. En revanche, j’ai vu de mes propres yeux un petit garçon, heurté et rabaissé par les personnes en qu’il en qui il a le plus confiance, de par sa programmation génétique. A travers lui, je ressens un monde de souffrance, car tous ces phénomènes sont imbriqués. Les petits garçons aliénés, traumatisés et blessés deviennent en grandissant le genre d’homme qui ordonne des attaques de drones et des génocides. Un monde dans lequel on bafoue la souveraineté des petits enfants est forcément un monde dans lequel on fait subir la même violence aux forêts pluviales, aux baleines, au sol et à l’eau.

J’ai vu cet enfant, combien il était tendre, ouvert, perplexe aussi face à la violence apparemment gratuite infligée par ceux qu’il aime ; ses vaillants efforts pour tenter de comprendre pourquoi on ne lui faisait pas confiance et pourquoi il fallait si vite s’arrêter de jouer. Si jeune, et s’efforçant déjà de trouver un sens à une aberration qui ne pouvait que le dépasser. J’ai vu se profiler un avenir de salles de classe et de visites chez le médecin, de prescriptions pour traiter l’hyperactivité, de médicaments contre l’anxiété, de dépendance, de sentiment de culpabilité. Que deviendra-t-il lorsque son désarroi et sa perplexité se mueront en dépression ? Lorsque sa dépression deviendra de la rage ? Lorsque sa rage se transformera en un sentiment d’avoir tous les droits ?

Peut-être qu’un jour il se livrera lui-même à des violences. Peut-être qu’il deviendra comme Brett Kavanaugh, membre d’une espèce de confrérie étudiante, buvant trop et brandissant son pénis dans le visage de jeunes femmes.

Attendez un instant.

Avez-vous remarqué l’utilisation péjorative et déshumanisante de «espèce de confrérie étudiante » ? Car déshumaniser les méchants, c’est socialement acceptable, non ? Parce que vous et moi, nous sommes dans l’équipe des gentils, en prise à l’équipe du Mal. Si on les humanise, on vient en aide à l’ennemi et on le réconforte. Il faut ignorer toute qualité rédemptrice, toute expérience disculpatoire, de façon à générer le plus de mépris possible pour ceux que nous devons abattre afin de construire un monde meilleur. Telle est la mentalité de la guerre.

Humaniser l’ennemi, c’est quelque part faire obstacle à l’effort de guerre. Si nous espérons résoudre le changement climatique en incitant à la haine envers les connards cupides, menteurs, climatosceptiques qui travaillent pour l’industrie des énergies fossiles, il n’y a aucun intérêt à faire remarquer que dans leur monde, ce sont eux les gentils, à l’œuvre dans une culture d’entreprise et une sous-culture politique qui valorise leurs activités. Inutile de préciser que l’économie et le système industriel qu’ils soutiennent est totalement dépendant des énergies fossiles. Et on ne risque pas de contribuer à l’effort de guerre en remarquant que la croissance infinie de la consommation est une nécessité dans un système financier fondé sur la dette portant intérêt.

Mieux vaut se contenter d’insulter les confréries étudiantes. Mieux vaut se contenter de prendre à partie les bigots et les misogynes ; de mettre en prison les criminels ; de construire des murs pour exclure les immigrants ; de contrôler les comportements. Mieux vaut se contenter de punir ce petit garçon.

J’aurais bien voulu lui venir en aide. J’aurais voulu dire à la grand-mère, « En ne le lâchant pas d’une semelle, vous lui dites indirectement : ‘Tu n’es pas digne de confiance.’ » J’aurais voulu dire au grand-père, « En le rabaissant et en le punissant, vous lui apprenez à rabaisser et à punir. » Certes, la souffrance du garçon a ravivé une souffrance enfouie en moi-même, qui me poussait à vouloir rabaisser et punir le grand-père, à lui faire honte, pour qu’il se sente aussi accablé que le petit garçon, aussi accablé que moi.

Vouloir résoudre un problème par le conflit est une habitude bien ancrée qui permet rarement d’atteindre l’objectif espéré. Ça aurait pu être gratifiant de les chapitrer en me disant que je défendais ce petit garçon, mais que serait-il arrivé une fois de retour chez eux ? Est-ce que j’aurais changé un seul des facteurs motivant le comportement des grands-parents ? Quel était le malaise qui contribuait à leurs actes, exacerbé peut-être par la peur d’être jugés incapables de contrôler leurs enfants, et la gêne inavouable ressentie lors de l’interaction avec des inconnus dans un lieu public. Ces personnes étaient en souffrance.

Que ressentaient-ils, que pensaient-ils, et qu’est-ce qui les faisait souffrir ? Ces questions constituent le fondement d’une réponse créative face au conflit. En l’absence de compréhension, les seuls choix possibles sont le combat ou l’inaction. Si on est en mesure de gagner, on se bat. Si on ne l’est pas, on se retire. Mais le résultat, c’est un monde dominé par ceux qui sont forts et violents.

Je n’ai pas eu la présence nécessaire pour poser ces questions. Tout s’est passé trop vite. Je rejoue la scène dans ma tête. Qu’est-ce que j’aurais pu dire ou faire si j’avais été plus présent ?

Et bien, je n’ai rien fait. Je peux seulement lui faire une place dans mon cœur et souhaiter un miracle pour lui. Je sais que j’aurai d’autres occasions de l’aider –par personne interposée. Vous aussi, vous pouvez l’aider, à chaque fois que vous vous trouvez dans une situation difficile concernant un enfant. En défendant la souveraineté d’un seul enfant, nous renforçons la souveraineté de tous les enfants et de tous les êtres.

J’aimerais vous inviter à vous associer à ma prière pour ce petit garçon. Adresser une prière, dans le vrai sens du terme, ne consiste pas à demander une intercession surnaturelle dans les affaires du monde. Une véritable prière, c’est une déclaration d’intention. Lorsqu’on prie pour la santé de quelqu’un, Dieu entend : « Je suis prêt à saisir une opportunité qui permettra d’améliorer la santé de cette personne. » Lorsqu’on prie pour la santé de l’Amazonie, Dieu entend : « Je suis prêt à saisir une opportunité qui permettra d’améliorer la santé de l’Amazonie. » L’opportunité se présentera, soit directement, soit par personne interposée. Vous n’aurez sans doute pas l’occasion de rencontrer vous-même ce petit garçon, mais vous vous trouverez face à un autre enfant, votre enfant peut-être. Grâce à votre prière, vous vous souviendrez de ne pas la rabaisser, de ne pas la gronder, de ne pas la punir, de ne pas lui dire de mensonges, de ne pas la manipuler au moyen d’une approbation sous condition. Vous vous souviendrez d’être patient. Peut-être rejetterez-vous les jugements issus de votre propre souffrance. Peut-être vous demanderez-vous comment vous vous sentiriez à sa place à ce moment-là ? Et en agissant depuis son point de vue, vous modifierez le champ morphogénétique et vous aiderez le petit garçon et tous les êtres traumatisés. Vous aurez accompli ce qui est en votre pouvoir.

Le petit garçon ne peut pas savoir ce que vous aurez fait, mais par quelque voie mystérieuse, il le sentira – depuis un temps au-delà du temps, il vous regardera, les yeux plein de gratitude.

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